Mbourtv – politique :Tribune – Par Oumar Rémy Touré, Directeur général d’APROSI
Le débat sur les Industries Chimiques du Sénégal (ICS) révèle une confusion persistante dans l’appréciation de ce que doit être aujourd’hui la souveraineté économique. Trop souvent réduite à une question de propriété du capital, elle renvoie pourtant à une réalité beaucoup plus large : la capacité d’un État à orienter ses choix stratégiques, à créer de la valeur sur son territoire et à garantir que ses ressources contribuent durablement au développement national.
La souveraineté économique ne se décrète pas uniquement par des prises de participation publiques. Elle se construit par la maîtrise des chaînes de valeur, la qualité de la gouvernance, la capacité industrielle, l’innovation et la création d’emplois. C’est dans cette perspective qu’il convient d’aborder la question des ICS, entreprise stratégique au cœur de l’écosystème minier et industriel sénégalais.
ICS : sortir des raccourcis pour revenir aux faits
Le débat actuel mérite mieux que les formules simplificatrices qui opposent systématiquement État et secteur privé. Contrairement à certaines affirmations, l’État du Sénégal n’a jamais détenu la totalité du capital des ICS. Sa participation actuelle s’élève à 15 %, avec une possibilité contractuelle de la porter à 30 %.
L’enjeu n’est donc pas celui d’une souveraineté abandonnée, mais celui d’une souveraineté à renforcer progressivement, selon les capacités financières de l’État et les impératifs de préservation des équilibres économiques nationaux.
Acquérir 100 % d’une entreprise stratégique ne constitue pas, à lui seul, une garantie de réussite. Encore faut-il disposer des moyens nécessaires pour assurer la modernisation des installations, financer les investissements lourds, maintenir la compétitivité industrielle et affronter les fluctuations des marchés internationaux. La question centrale n’est donc pas seulement : « Qui possède l’entreprise ? » Elle est plutôt : « Qui contrôle la stratégie, protège les intérêts nationaux et maximise la valeur créée pour le pays ? »
Les modèles qui ont réussi n’ont pas tous choisi la nationalisation
L’expérience internationale démontre que les grandes économies ne se sont pas développées uniquement par la fermeture ou la nationalisation systématique des secteurs stratégiques. La Norvège a bâti son modèle énergétique sur une forte présence publique, une gouvernance rigoureuse et des partenariats avec des acteurs privés. Le Maroc a transformé le phosphate en un véritable levier industriel mondial grâce au groupe OCP, en combinant vision stratégique, investissements massifs et ouverture internationale. La Chine elle-même, souvent présentée comme un modèle d’intervention étatique, a construit sa puissance industrielle grâce à une combinaison entre contrôle stratégique public, investissements étrangers et transferts technologiques.
Ces exemples démontrent une réalité simple : la souveraineté économique ne signifie pas l’exclusion des partenaires privés. Elle signifie la capacité à négocier, à décider et à défendre ses intérêts dans un environnement mondial compétitif.
Nationaliser : une décision qui engage des responsabilités considérables
La nationalisation intégrale d’une entreprise stratégique représente un choix lourd de conséquences. Elle implique pour l’État d’assumer seul le financement des investissements, les risques industriels, les contraintes commerciales et les exigences de modernisation.
Dans un secteur comme celui du phosphate et des engrais, marqué par une forte intensité capitalistique et une compétition internationale accrue, la performance économique demeure une condition indispensable. La véritable souveraineté consiste donc à faire en sorte que l’exploitation des ressources nationales bénéficie davantage au pays : davantage de transformation locale, davantage d’emplois qualifiés, davantage de compétences nationales et davantage de valeur ajoutée.
Un souverainisme économique fondé sur la stratégie
Le Sénégal doit construire un modèle qui combine ambition nationale et réalisme économique. Le renforcement progressif de la participation de l’État dans les entreprises stratégiques peut constituer une voie pertinente, à condition qu’il repose sur une vision claire, des ressources maîtrisées et une gouvernance efficace.
Le patriotisme économique du XXIᵉ siècle ne consiste pas à opposer systématiquement public et privé. Il consiste à mobiliser toutes les forces disponibles, nationales et internationales au service d’un objectif commun : bâtir une économie forte, compétitive et créatrice de richesses.
Les phosphates de Matam : transformer une richesse naturelle en moteur industriel
La question des phosphates de Matam illustre parfaitement cet impératif. Les ressources naturelles appartiennent au peuple sénégalais et leur valorisation doit répondre aux intérêts stratégiques de la Nation. Mais entre la propriété de la ressource et l’exploitation industrielle, il existe une différence fondamentale. La souveraineté sur le sous-sol ne signifie pas nécessairement la nationalisation de chaque outil industriel impliqué dans sa transformation.
L’ambition doit être claire : développer une véritable chaîne de valeur nationale, transformer davantage sur place, produire des engrais adaptés aux besoins de notre agriculture, créer des emplois qualifiés et faire émerger un tissu industriel capable d’accompagner la transformation économique du Sénégal. La souveraineté économique ne se mesure donc pas uniquement à ce que l’État possède. Elle se mesure surtout à ce que la Nation est capable de construire, de maîtriser et de transmettre aux générations futures.
Le véritable défi n’est pas de choisir entre État et marché. Il est de bâtir un modèle où l’État fixe le cap, protège les intérêts nationaux et crée les conditions permettant à l’économie sénégalaise de produire davantage de valeur pour ses citoyens.
Oumar Rémy Touré, Directeur général d’APROSI